Recycler les vêtements : une idée rassurante… mais largement trompeuse

Retour aux articles

On entend souvent qu’on peut recycler les vêtements. Qu’il suffit de trier, de collecter, de transformer. Cette idée rassure, car elle donne l’impression que la surconsommation textile a une solution. En réalité, c’est beaucoup plus complexe que ça.

Dans les faits, une grande partie des vêtements produits aujourd’hui ne peut ni être réutilisée, ni recyclée de manière pertinente. Non pas par manque de volonté, mais parce que le textile moderne est conçu pour être vendu vite, à bas prix (pas pour durer, ni pour avoir une seconde vie).

Dans cet article, on vous propose de regarder les choses en face : pourquoi recycler les vêtements a des limites structurelles, et comment la fast fashion, et plus encore l’ultra fast fashion, les dépassent largement.

De quoi sont faits nos vêtements ?

Un vêtement n’est presque jamais une matière unique, il vous suffit de regarder l’étiquette pour vous en rendre compte.

Aujourd’hui, la majorité des pièces sont composées de mélanges de fibres : coton et polyester, polyester et élasthanne, laine et fibres synthétiques. À cela s’ajoutent des teintures, des impressions, des traitements anti-froissement, anti-taches ou anti-odeurs. Résultat : un assemblage complexe, difficile à démonter.

Or, pour recycler une matière, il faut pouvoir l’isoler, séparer les fibres, revenir à une base exploitable. Quand les matières sont mélangées, cette étape devient techniquement lourde, coûteuse et même parfois impossible.

Vous l’avez compris, le problème n’est pas le textile en soi, mais la manière dont les vêtements sont conçus.

Quand nos vêtements sont en plastique

Polyester, polyamide, acrylique… Ces fibres sont aujourd’hui omniprésentes. Elles sont peu chères, résistantes, faciles à produire en grande quantité. Mais elles sont aussi issues du pétrole…

À chaque lavage, les vêtements libèrent des microfibres plastiques invisibles à l’œil nu. Une pollution diffuse, continue, qui traverse les systèmes de filtration et se retrouve dans l’environnement.

La fast fashion a introduit le plastique dans nos vêtements. Et ce plastique ne disparaît pas : même recyclé, un vêtement synthétique continue à libérer des microfibres.

Étiquette d'instructions pour le lavage et l'entretien des vêtements synthétiques
Beaucoup de fleurs de coton séchées en gros plan en arrière-plan.

Les matières naturelles : pas le remède miracle

Face à ce constat, on se tourne souvent vers les matières dites “naturelles” : coton, laine, lin. Avec l’idée qu’elles seraient forcément plus vertueuses. La réalité est plus nuancée.

Le coton, par exemple, est extrêmement gourmand en eau et souvent cultivé avec des pesticides. À grande échelle, son impact environnemental est loin d’être neutre.

La laine, elle, dépend de systèmes d’élevage intensifs et subit de nombreux traitements chimiques avant d’arriver dans nos placards.

Et non, naturel ne veut pas dire sans impact… Le vrai problème n’est pas seulement la matière, mais les volumes produits et la logique industrielle qui les accompagne. Quand une marque d’ultra fast fashion comme Shein peut lancer plusieurs milliers de nouveaux modèles par jour, aucune matière ne peut rester soutenable.

Le tri textile a ses limites

On imagine souvent que recycler les vêtements est un processus fluide, automatisé, presque magique.
La réalité est toute autre.

Le tri textile est encore largement manuel. Il demande du temps, de l’expertise, des gestes précis, et une connaissance fine des matières. Chaque vêtement est observé, manipulé, évalué. Il vous suffit de venir visiter un de nos centres de tri pour le comprendre.

Une personne de dos devant des bacs de tri de vêtements lance un vêtement dans un bac

Ce travail existe, il est réel. Mais ce qui fonctionne à une certaine échelle ne fonctionne pas face aux volumes générés par la fast fashion et l’ultra fast fashion.

L’exemple du jean est parlant : dans certaines conditions, il est possible de récupérer une partie de la fibre pour fabriquer de nouveaux textiles. Mais cela reste ciblé, limité, et loin d’être généralisable.

Ces limites ont été mises en lumière dans le reportage Sur le front, présenté par Hugo Clément, consacré au tri textile et à la face cachée de nos matières, notamment le coton et la laine.

On y découvre des technologies de tri optique capables d’identifier certaines fibres grâce à des machines de très grande taille, conçues pour analyser les vêtements à grande vitesse. Ces dispositifs permettent, dans des cas bien précis, de séparer des matières et d’envisager leur réutilisation, comme pour certains jeans.

Mais le reportage montre aussi l’envers du décor : des infrastructures lourdes, des investissements colossaux et des procédés qui ne peuvent fonctionner que sur des flux homogènes et limités. Des solutions techniquement impressionnantes, mais incapables, à ce stade, d’absorber les volumes massifs générés par la fast fashion.

Pour aller plus loin : « Coton, laine : la face cachée de nos matières naturelles », Sur le front – Hugo Clément.

Tout ne peut pas être récupéré

C’est un point rarement abordé. Dans la réalité, une part importante des vêtements collectés ne trouve aucune solution pertinente.

Ils sont :

  • Trop usés,
  • Trop transformés,
  • Trop mélangés,
  • Trop fragiles.

Ce ne sont pas des vêtements “mal triés”. Ce sont des vêtements conçus sans seconde vie possible.

Cette part non valorisable existe et l’ignorer revient à entretenir l’illusion que tout peut être récupéré, à condition d’y mettre assez de bonne volonté. Le recyclage a bel et bien des limites physiques et techniques.

Usine de confection de vêtements de fast fashion

Fast fashion et ultra fast fashion : produire trop, trop vite

Un vêtement très peu cher n’est pas simplement un vêtement “accessible”. C’est souvent un vêtement fabriqué avec :

  • Des fibres de faible qualité,
  • Des mélanges complexes,
  • Une durabilité minimale.

Ces choix ne sont pas anodins : ils rendent le vêtement difficile à réparer, à transmettre, à transformer. On ne fabrique pas un t-shirt à 5 euros avec des matières robustes, durables et recyclables. Ce n’est pas notre « opinion », c’est une réalité industrielle.

Et si la meilleure énergie était celle qu’on ne consomme pas ?

Prolonger la vie d’un vêtement existant reste, de loin, la solution la plus cohérente. Un vêtement déjà produit a déjà mobilisé de l’eau, de l’énergie, des terres agricoles, des ressources fossiles, du transport.

Pour le coton, par exemple, on parle de milliers de litres d’eau pour un seul jean. Réutiliser ce jean, c’est éviter de relancer tout ce cycle.

Acheter en seconde main, ce n’est pas seulement “faire un geste”. C’est :

  • Eviter l’énergie nécessaire au filage, au tissage, à la teinture, à la confection, au transport.
  • Eviter l’extraction de nouvelles matières premières.
  • Eviter la production d’un nouveau textile.
Tas de vêtements colorés dans un centre de tri

Recycler les vêtements ne résoudra pas la fast fashion

Pouvoir recycler les vêtements est important. Il permet de récupérer une partie des matières, d’expérimenter, d’améliorer certaines pratiques. Mais il ne corrigera jamais une production massive de vêtements à faible qualité.

Le cœur du problème reste :

  • La quantité produite,
  • La vitesse de renouvellement,
  • La durée de vie des vêtements.

Tant que l’on fabriquera autant, aussi vite, aussi mal, aucune technologie ne pourra suivre.

La vraie réponse n’est pas de mieux recycler les vêtements, mais de moins produire, de moins consommer et de faire durer plus longtemps.